Ca fait très longtemps que je réfléchis au post que vous êtes en train de lire.
Pour tout vous dire, je n'étais jamais satisfaite de ce que je voulais dire. Aucun angle ne me semblait intéressant.
Même si ce n'est pas encore tout à fait clair dans mon esprit, je me suis dit qu'il était peut-être temps. Il arrive que les posts se construisent quand je les écris, au fur et à mesure.
Il y a de ça plusieurs mois, le magazine Marie-Claire avait publié un article sur la rivalité féminine. L'article était à tâtons, comme si parler de ça, dire que oui, ça existe était risqué, comme s'il s'agissait de faire attention à ne pas donner le bâton pour se faire battre.
Je trouve que ce thème de la rivalité féminine est peu traité dans la presse féminine et encore moins dans la blogosphère. On préfère y faire l'apologie d'une certaine forme de solidarité ou mettre en avant la notion de partage plutôt que de mettre en scène certains de nos travers les moins glorieux. Oui, c'est vrai, la rivalité et conséquemment sa grande copine, l'envie sont, je pense, dans le pire.
L'envie est vraiment un truc dégueulasse. Un truc qu'on sait dégueulasse et donc qu'on s'en veut de ressentir. Envie. Rivalité. Dégueulasse. Culpabilité.
Prenez un défaut comme la gourmandise, c'est un travers plutôt mignon, on peut s'en émouvoir, en sourire. Pas l'envie. L'envie est un ressenti pourri qui ne flatte personne.
La rivalité féminine est la propension qu'ont les femmes à envisager / voir les autres femmes comme des rivales.
Précisément, la rivalité est "la concurrence de deux ou de plusieurs personnes qui aspirent, qui prétendent à la même chose".
Alors si la presse féminine, qui se dit proche des préoccupations des femmes, en parle si peu, est-ce parce que la rivalité féminine est un phénomène si "marginal" qu'il ne nécessite pas d'en faire tout un plat?
De ce que j'en sais, ne nous voilons pas la face, la rivalité féminine est une réalité qui n'est pas marginale.
Dire qu'elle est systématique serait exagéré mais on ne peut pas nier qu'elle est assez généralisée.
Vous par exemple qui lisez ce post, n'avez-vous jamais ressenti un(e) fort(e) irritabilité / vide / gêne / colère / injustice à voir une fille plus jolie que vous? Plus séduisante? Mieux habillée? Avec une "meilleure vie" que la vôtre? A priori plus aimée? Une fille avec votre sac idéal? Ou la veste que vous rêvez d'avoir et que, non, vous ne pouvez pas vous payer? Alors vous aussi il vous arrive d'être envieuse, comme moi.
Si mes calculs sont bons, une lectrice sur 3 dit régulièrement ce genre de phrases:
"Ouais elle est pas mal cette fille, mais elle est con quand même"
"Bonne? Belle? C'est vite dit, elle a quand même un gros cul flasque"
Vous trouvez pas ça effarant de dire ce genre de choses de nos semblables? Ca ne vous parait pas effarant de dire des choses pires que le pire des misogynes?
Même s'il n'y parait pas et surtout même si cet aspect d'elles-mêmes les dégoûte, les femmes se sentent souvent en rivalité avec les autres femmes. Les choses ne sont, cependant, ni simples ni vécues avec facilité. C'est intégré la rivalité féminine, il n y a qu'à regarder le marketting titiller la partie de notre cerveau la plus dégueulasse. Lu dernièrement en en-tête d'un mail commercial "rendez vos amies folles de jalousie".
Pourquoi voudrais-je rendre folles de jalousie mes amies? Ca n'a, quand on y regarde de plus près, aucun sens.
Pourtant il m'arrive de me sentir en rivalité avec ce qui est plus... Enfin ce que je trouve plus... Ce que je trouve plus que moi. La beauté, le charme, la grâce (
pour ne prendre que ces exemples) sont des éléments qu'on imagine nécessaires pour atteindre la "réussite" ou le "succès", alors on ne peut s'empêcher de vivre cela comme une injustice si on s'en sent privé. Et tout me pousse à envisager l'autre femme, ma semblable comme un miroir de ce que je ne suis pas ou de ce que je n'ai pas. Ces choses que je n'ai pas, la société aura tendance à ne pas me le pardonner. Et surtout j'aurais tendance à ne pas me le pardonner. C'est insoluble. Je voudrais être au-dessus de ça, mais souvent, ce trou dans l'âme me rattrape et je me retrouve à m'en vouloir de vouloir cette chose qu'a l'autre et que moi, je n'ai pas.
Comprendre ou même dire que les filles sont envieuses et rivales entre elles n'est, en soi pas très intéressant, l'important étant plutôt de comprendre comment ce basculement comportemental dégueulasse, a pu devenir la norme douloureusement acceptée qu'elle est aujourd'hui?
La rivalité et l'envie sont des comportements qu'on peut qualifier d'agressifs. Même s'ils ne se manifestent pas nécessairement par une agressivité dite active ou frontale, ils relèvent forcément d'une certaine forme d'agressivité.
Une manifestation agressive (sans faire de la psycho de bazar moitié pourrie) est une réponse. Une réponse à quelque chose vécu, d'une certaine manière, comme une agression.
J'en ai souvent parlé sur ce blog mais je trouve que ce que la société occidentale impose aux femmes et aux filles est d'une grande violence. C'est sûrement pour cette raison qu'entendre son amoureux dire "Scarlett Johansson est vraiment une bebom de la mort, son mec a trop de la chance" est vécu comme une souffrance, sans aucune distance. Alors comme ça d'un coup, on se met à chercher les défauts de cette nana, parce qu'une simple phrase nous fait entrer dans une rivalité qui est, de toutes façons, perdue d'avance. Non mais Scarlett steuplé...
Je trouve que la société est d'une grande violence parce qu'il faut que les femmes soient tout et son contraire. Mince mais pas au régime. Intelligente mais pas écrasante. Jolie mais avec naturel. Bonne mère et très bonne amante. Jeune toute sa vie même quand elle est vieille. C'est insoluble.
Quand Gregory Bateson (psychologue et anthropologue anglais) décrit la double contrainte (double bind dans le texte. Terme pour parler de la schizophrénie autant vous dire que ça en dit long sur l'aspect "santé" de la situation) "vous êtes damnés si vous le faites, vous êtes damnés si vous ne le faites pas", je me dis que vraiment, on est pas loin de ça. Ce qui est demandé aux femmes, ce qu'on leur dit d'être est, si on veut bien faire, sans se faire remonter les bretelles par père, mère, mec, ami, société, copine, INSOLUBLE.
Aux femmes on ne pardonne rien et les femmes ne pardonnent rien aux autres femmes.
L'autre jour je parle avec mon copain Gweltaz. On parle des jolis garçons, des filles entre elles, du type de rapports qu'elles tissent, de leur complexe, de leur gêne avec leur propre corps, de leur jalousie, de leur colère, de tout un tas de choses qu'il trouve bizarre.
Il trouve tout cela bizarre parce qu'il a moins de 25 ans, qu'il s'en fiche pas mal qu'il y ait des garçons plus beaux que lui plus riches, plus instruits, plus élégants, mieux habillés... Il s'en fiche pas mal, il ne voit même pas quelle compétition ça peut être. Moi, plus âgée que lui, je le regarde comme un extra-terrestre. Enfin pas tout à fait, je me souviens qu'avant, j'étais comme lui. Et puis plus...
Je pose à Yassine la même question et lui me donne exactement la même réponse, une "réponse de garçon", c'est à dire qu'il s'en fiche pas mal.
Parfois j'aimerais vraiment être dans la peau d'un garçon, ça a l'air tellement décontracté de l'égo!
Il n'y a rien dans les gênes des filles qui les prédisposent à cette fâcheuse tendance, non c'est plus quelque chose qui s'apparente à du bizutage. À force d'en avoir souffert, on passe à un moment donné du côté des bourreaux et on flirte petit à petit avec l'aigreur, alors qu'on aimerait tellement être cette fille trop cool qui s'en fout.
Comme les femmes ont moins tendance à avoir des discours fragilisants pour leur amoureux/amoureuse du type "Ryan Gosling j'ai hyper envie de le pécho, sa meuf est une petite chanceuse", on a toujours le sentiment que c'est une tendance féminine alors que ce n'est qu'une tendance contextuelle liée à la place qu'occupe chacun dans la société.
Je voulais conclure par cette phrase tirée du livre de Coralie Trinh Thi que j'aime beaucoup, La voie humide:
Donc apprenons nous à nous réjouir, à nous enthousiasmer à l'idée que la beauté, le charme, l'intelligence, la réussite, la lumière existent pour toutes les autres et pour nous même. Ne nous contentons d'aucune forme de médiocrité, pas question de basculer vers cette connasse d'aigreur, ressaisissons nous il ne s'agirait pas de faire de la boue d'âme une normalité passivement et lâchement acceptée. Je ne veux pas de ça pour moi et je suppose que vous ne le souhaitez pas pour vous non plus.
Je vous embrasse.
A demain.